Les prévenu.e.s

Charles de Lacombe 💬

Photo : Charles de Lacombe

Charles de Lacombe

En procĂšs :

À Lyon (69) – le 27/01/2021

TĂ©moignage :

Je m’appelle Charles, et je vais avoir 27 ans. Je suis convoquĂ© devant le tribunal de Lyon le 27 janvier 2021, pour avoir “dĂ©tournĂ© le portrait du prĂ©sident en le dĂ©crochant afin de me livrer Ă  une mise en scĂšne”. Cette formulation vous fait peut-ĂȘtre sourire ; elle est pourtant tout Ă  fait sĂ©rieuse, et je risque selon l’article 433-4 du Code pĂ©nal jusqu’à 7 ans de prison et 100 000 â‚Ź d’amende.

Pourquoi, et surtout : pour quoi ?

Vendredi 24 mai 2019, je me suis rendu avec plusieurs autres personnes Ă  la mairie de Villeurbanne. Pendant que quelques-unes allaient expliquer ce qui se passait au personnel pour Ă©viter tout affolement, nous sommes montĂ©s jusqu’au deuxiĂšme Ă©tage, dans la salle des mariages, avec un escabeau sur lequel je suis montĂ© pour atteindre le portrait d’Emmanuel Macron qui Ă©tait accrochĂ© au-desssus d’une grande porte. Nous avons pris une photo sur laquelle on peut me voir tenir le portrait, Ă  cĂŽtĂ© d’une banniĂšre ornĂ©e des mots suivants : « Climat, justice sociale, #DĂ©crochonsMacron Â». Puis nous sommes descendus pour quitter la mairie, jusqu’à ce que sur le parvis un employĂ© sorte aprĂšs avoir dĂ©cidĂ© que non, ce portrait ne devait pas partir ; j’aurais alors pu le bousculer et prendre la fuite (ce qui aurait Ă©tĂ© facilitĂ© par la taille de mes jambes). Sauf que nous n’étions pas en train de cambrioler un musĂ©e pour y voler une toile de maĂźtre : nous menions une action politique de dĂ©sobĂ©issance civile non-violente, et je l’ai donc laissĂ© rĂ©cupĂ©rer le tableau.

Quelques heures plus tard, sur les pentes de la Croix-Rousse, alors que je discutais avec un petit groupe dans la rue, une voiture de police s’est arrĂȘtĂ© et trois agents se sont approchĂ©s de moi pour un contrĂŽle d’identitĂ©. VĂ©rifications effectuĂ©es, aprĂšs un bref Ă©change au talkie-walkie, « un officier de police souhaite vous poser des questions au sujet d’une affaire vous concernant Â», j’ai Ă©tĂ© embarquĂ© sous le regard mĂ©dusĂ© de mes camarades et placĂ© en garde Ă  vue pour la premiĂšre fois de ma vie. J’en suis sorti quelques heures plus tard, aprĂšs interrogatoire, prise d’empreintes, photos, bref, tout ce que je croyais rĂ©servĂ© aux criminels â€” et avec cette convocation Ă  un procĂšs pour “dĂ©tournement”.

VoilĂ  les faits. Un portrait dĂ©crochĂ©, un procĂšs ; simple, basique. À quoi bon alors dĂ©crocher ce tableau, ce poster qui vaut 10 balles sur la boutique de l’ÉlysĂ©e ?

Je suis d’une gĂ©nĂ©ration qui a grandi pas seulement avec les tĂ©lĂ©phones portable et internet, mais aussi avec la prĂ©occupation Ă©cologique (« sauver la planĂšte  Â»), le trou dans la couche d’ozone, les douches courtes et couper l’eau quand on se lave les dents. Et en grandissant, j’ai fini par comprendre que la situation est carrĂ©ment plus grave qu’on veut bien nous le dire, et que le temps nous fait dĂ©faut pour espĂ©rer changer les choses simplement en montrant l’exemple et en espĂ©rant que tout le monde finisse par comprendre.

Et pourtant, j’ai essayĂ©. Ça fait des annĂ©es que j’ai arrĂȘtĂ© de consommer de la viande, je fais attention Ă  la provenance et au mode de production de ce que j’achĂšte, je voyage en train ; je travaille, en tant qu’ingĂ©nieur, pour des associations qui militent pour la sobriĂ©tĂ© et l’efficacitĂ© Ă©nergĂ©tique. Pour autant, je suis loin d’ĂȘtre parfait, et quand bien mĂȘme je le serais ça ne changerait pas grand chose.

DĂ©but 2018, j’étais dĂ©jĂ  conscient de la crise Ă  laquelle nous faisons face depuis des annĂ©es, et j’ai commencĂ© Ă  prendre la mesure de l’ampleur de la crise Ă©cologique. Ça m’a fait mal. TrĂšs mal. J’ai vu dans ma tĂȘte tout l’avenir que j’imaginais s’écrouler, et pendant des mois je suis restĂ© abattu, tĂ©tanisĂ©, terrifiĂ©. Et puis j’ai dĂ©couvert Alternatiba et ANV-COP21 aprĂšs la dĂ©mission de Nicolas Hulot et la premiĂšre marche pour le climat, le 8 septembre 2018. Je flippe toujours, mais je sais Ă  prĂ©sent que je ne suis pas seul, et qu’ensemble, nous pouvons agir.

« Ils ne sont grands que parce que nous sommes Ă  genoux. Â» Cette citation d’origine incertaine rĂ©sume bien le propos du Discours de la servitude volontaire de La BoĂ©tie, et du mĂȘme coup ce qui anime le mouvement dans lequel je suis impliquĂ© depuis maintenant plus de deux ans, au sein du groupe local Alternatiba ANV RhĂŽne. D’un cĂŽtĂ© nous encourageons, mettons en avant et construisons les alternatives au systĂšme, de l’autre nous rĂ©sistons, combattons, dĂ©sobĂ©issons ; opposition et proposition. En tout cas pas question de rester Ă  genoux, surtout face Ă  ce prĂ©sident, Emmanuel Macron.

Ce prĂ©sident qui prĂ©tend vouloir la “transition Ă©cologique et solidaire” et n’y va qu’Ă  coup de taxe carbone et d’appels Ă  l’effort individuel (mais surtout pour les moins riches).

Ce prĂ©sident qui se pose comme le “Champion de la Terre” qui va “make our planet great again”, alors qu’il renouvelle son soutien aux projets climaticides d’entreprises comme Total et SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale, et qu’il ratifie des traitĂ©s de libre-Ă©change irresponsables.

Ce prĂ©sident qui se targuait l’annĂ©e derniĂšre d’avoir instaurĂ© un “dialogue respectueux et rĂ©publicain” alors que nous Ă©tions chaque semaines des milliers Ă  montrer dans la rue notre farouche opposition Ă  son projet de rĂ©forme des retraites qui, non content d’ĂȘtre parfaitement Ă  rebours du progrĂšs social nĂ©cessaire, est la manifestation d’un productivisme dĂ©passĂ© qui nous envoit droit dans le mur — et pied au plancher.

Ce président qui méprise, frappe, mutile et éborgne celles et ceux qui osent exprimer leur détresse et réclamer plus de justice et de démocratie.

Ce prĂ©sident qui a montrĂ© pendant l’annĂ©e qui vient de s’Ă©couler son incapacitĂ© Ă  s’abstraire de l’idĂ©ologie nĂ©olibĂ©rale, en favorisant systĂ©matiquement les intĂ©rĂȘts des marchĂ©s, le travail avant la culture, l’argent avant les gens.

Ce prĂ©sident qui maintenant veut se donner les moyens de museler toute forme de contestation, en s’attaquant tout Ă  la fois Ă  la libertĂ© d’expression, Ă  la libertĂ© de la presse, Ă  la libertĂ© de manifester.

La liste est longue, je coupe ici ✂

Ce prĂ©sident, donc, j’ai dĂ©crochĂ© son portrait en assumant pleinement les risques d’arrestation, de garde Ă  vue, de perquisition, de poursuites judiciaires.

Le 27 janvier, c’est devant la Justice que je devrai expliquer tout cela, comme des dizaines de mes camarades l’ont dĂ©jĂ  fait avant moi partout en France. Et mĂȘme si je serai Ă  la barre ce jour-lĂ , pour moi ce procĂšs n’est pas le mien : c’est le procĂšs d’Emmanuel Macron, de nos dirigeants, le procĂšs de l’inaction face Ă  la crise sociale et climatique ! Mais pour ça, je vais avoir besoin de soutien, parce que c’est quand mĂȘme une sacrĂ©e responsabilitĂ©.

Merci d’avoir lu jusqu’ici 🙂

Si le cƓur vous en dit, vous pouvez :