Les prévenu.e.s

Pauline Boyer ????

Pauline Boyer

En procès :

À Paris (75) – le 11/09/2019

Témoignage :

Dans la salle du tribunal, chacun.e jouera son rôle mais ce qui est sûr c’est que nous serons tous·tes minuscules – les prévenu·e·s, les magistrat·e·s , les témoins, les forces de l’ordre, les avocat·e·s , la presse et le public – minuscules devant ce phénomène protéiforme et complexe que nous essayerons de modéliser de nos mots et qui planera au dessus de nous : le dérèglement climatique.
En comparaison, le portrait du président ressemblera à un timbre poste.

“J’étais sûre qu’un jour j’irais te chercher en prison”

Cette phrase prononcée par ma mère quand je suis sortie de garde à vue, elle n’aurait pas imaginé un seul instant la prononcer quand j’étais enfant, ado, jeune femme. Ça a dû commencer à lui trotter dans la tête quand ma vie a changé il y a 4 ans, lorsque j’ai pris conscience que la lutte écologiste était une lutte pour les droits humains, que le dérèglement climatique amenait déjà des millions de personnes à subir des sévices physiques et psychiques sur les routes migratoires et que nos modes de vie de pays riches en étaient directement responsables.

Tout ça je le savais déjà. Mais sans m’en rendre compte vraiment. Sans m’en sentir responsable. Pourtant je me rappelle, enfant, avoir eu des éclairs de conscience provoquant des insomnies et avoir demandé pourquoi est-ce que moi je mangeais largement à ma faim alors que des enfants mourraient tous les jours de la famine. Avec le recul je me pose cette question : quand ai-je rangé mon indignation dans ma poche ? Quand ai-je renoncé à l’idéal que tous les êtres humains doivent manger à leur faim, avoir un toit, être soignés et traités dignement ? Je ne sais pas. C’est confus.

Jusqu’à il y a 4 ans, je me suis laissée ballotter dans le labyrinthe du système. J’ai été bonne élève à l’école, étudié la pharmacie parce que je voulais soigner les gens, fait beaucoup la fête, noué des amitiés, été amoureuse, je suis partie en voyage à l’autre bout du monde… Tout ce qu’il y a de “normal” pour une personne de ma classe sociale dans un pays comme la France… jusqu’à ce matin d’octobre 2013 où je suis sortie de ma cabane sur pilotis sur une plage de l’île Koh Chang en Thaïlande et où j’ai été stoppée net dans mon élan par ce que je voyais devant moi. Le soleil déjà un peu haut dans le ciel faisait scintiller la surface de la mer, réchauffait les palmiers et ricochait sur l’amoncellement d’objets en plastique vomis toute la nuit par les vagues sur la plage. J’ai pensé “La mer est malade. Non. L’humanité est malade”. Sac à main, brosse à dent, coton tige, pailles, bouteilles en plastique recouvraient le sable fin…
Un paysage de mort au milieu du paradis. Chaque matin, j’ai nettoyé fébrilement la plage, souvent rejointe par quelques personnes. Le même nombre de déchets réapparaissait après chaque nuit. Un jour, des habitants de l’île m’ont applaudie pour mon nettoyage méticuleux. Mais je ne voulais pas qu’on m’applaudisse. J’avais honte d’être une des touristes envahissant un pays magnifique, me rendant complice d’un système consumériste importé par la culture occidentale, ma culture ! ayant depuis longtemps rompu l’équilibre de vie soutenable et simple que l’île avait connu depuis des millénaires. Mes larmes de rage se sont diluées dans la mer à mesure que je me rendais compte de la futilité de mon acte. J’avais l’impression de remplir un sac poubelle percé. C’est ce jour là que la lame de fond a commencé à se former au fond de moi.

Peu de temps mais beaucoup d’insomnies après, j’ai déserté les salles blanches dans lesquelles je fabriquais des médicaments servant à diagnostiquer les cancers à l’hôpital pour concentrer mon énergie à cautériser les métastases de notre société et à essayer de la soigner.

En démissionnant, j’ai sauté de la gigantesque machine que nous contribuons à faire tourner à l’envers. J’ai sauté dans le vide et trouvé ce que je cherchais mais n’arrivait pas à identifier, ma liberté. J’ai atterri sur un chemin plein d’embûches mais où ce qu’on fait et la manière dont on le fait a du sens. Je côtoie tous les jours des personnes extraordinaires, mues par des valeurs de justice sociale et climatique. J’ai appris que j’ai un pouvoir en tant que citoyenne et qu’en agissant ensemble nos pouvoirs se démultiplient. Et croyez moi, ce chemin est tellement plus vivant et intéressant.

Je me suis formée et engagée avec Alternatiba et ANV-COP21. J’ai participé à beaucoup d’actions. Celle du décrochage de portrait de Macron n’en est qu’une parmi d’autres, qui ont chacune contribué à faire augmenter le rapport de force avec le gouvernement et à faire grossir le mouvement climat pour provoquer le changement massif et radical de société qui devient vital.

Avant de lancer cette action, on savait que les risques de répression étaient grands. En décidant de toucher à l’image du président de la République, nous allions au devant de poursuites judiciaires. Garde à vue, fichage, perquisition, tribunal, possible condamnation, possible casier judiciaire, amendes, prison… Tout ça j’y ai pensé avant l’action. Comme les autres. Avoir un casier judiciaire c’est faire une croix sur plein de métiers qu’on n’a plus le droit d’exercer, dont celui de pharmacienne, ma formation initiale. Le casier judiciaire c’est l’épée de Damoclès sur la nuque des citoyen.ne.s pour nous dire de rester bien gentils, pour décourager toute rébellion aussi juste soit elle.

Moi ça fait 4 ans que je me suis regardée droit dans les yeux et que j’ai pris ma décision.

Et donc, nous y voilà. Je suis convoquée au tribunal de grande instance de Paris, le 11 septembre prochain, pour comparaître devant la 16ième chambre du tribunal de grande instance de Paris, celle où sont jugés les terroristes, pour une action menée à visage découvert de décrochage d’un portrait du président de la République, qualifiée de vol en réunion et passible de 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende.

Ce jour là, comme mes camarades, Cécile, Marion, Thomas, EmmaFélix, EtienneVincent et Alma, je serai à nu devant les magistrats en robes noires et cols blancs. Je devrai leur expliquer qui je suis et pourquoi j’ai commis ce délit.

Ce jour là je répondrai à leurs questions, j’expliquerai qu’à mes yeux cette action n’est pas un délit mais de la désobéissance civile, un moyen d’expression démocratique que les circonstances ont rendu nécessaire. Je justifierai mes propos en évoquant le rapport du GIEC, celui du Haut Conseil pour le Climat, la baisse des rendements agricoles, l’augmentation de la précarité, l’Amazonie et l’Afrique dévorées par le feu…

Mais ce qu’il y aura au fond de moi c’est la révolte et l’indignation que je ressens quand je vois toutes ces images d’enfants, le cou encadré de gilets de sauvetage, arrivant sur des canaux pneumatiques aux portes hostiles de l’Europe et ce que je ressens quand Hugo, mon neveu de 5 ans, habillé en chevalier, un avion à la main, lève les yeux sur moi et me donne un de ses sourires sans condition dont la candeur et la confiance me percent le coeur. Je me demande dans quel monde il va grandir et ce à quoi il va devoir se confronter pour simplement pouvoir subvenir à ses besoins vitaux.

Dans la salle du tribunal, chacun.e jouera son rôle mais ce qui est sûr c’est que nous serons tous·tes minuscules – les prévenu·e·s, les magistrat·e·s , les témoins, les forces de l’ordre, les avocat·e·s , la presse et le public – minuscules devant ce phénomène protéiforme et complexe que nous essayerons de modéliser de nos mots et qui planera au dessus de nous : le dérèglement climatique.
En comparaison, le portrait du président ressemblera à un timbre poste.

Ce jour là nous serons 9 à nous relayer à la barre, mais nous serons des milliers à être présent.e.s, devant et dans le tribunal, sur les réseaux sociaux, financièrement…
Nous serons des milliers parce qu’il sera question de ce qui a motivé notre action, de cette chose qui nous dépasse tou.te.s parce qu’elle ne peut être affrontée que collectivement : la réorganisation de la société pour préserver l’avenir de l’humanité et la biodiversité.

Ce procès ne sera pas uniquement mon procès. Ensemble, faisons-en le procès de l’inaction écologique et sociale de Macron.

Rendez-vous le 11/09/2019 à Paris : https://www.facebook.com/events/878973822436322/
Pour nous soutenir financièrement : https://alternatiba.eu/Paris/proces
Demander la relaxe : http://desobeirpourleclimat.wesign.it/fr
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